Un penseur de la démocratie française

Émile Ollivier se rattache à la fois au mouvement politique libéral et au socialisme réformiste. Fils d’un militant républicain devenu député en 1848, Emile Ollivier développe une pensée autonome, soucieux avant tout de l’amélioration des conditions de vie populaires plus que de l’idéologie. Ainsi s’explique son ralliement à Napoléon III, alors que son père fut proscrit après le coup d’Etat du 2 décembre 1851 ; la libéralisation progressive du Second Empire justifiant à ses yeux son entrée au gouvernement en 1870.

 

Des filiations

Idole de la génération romantique, orateur admiré à la Chambre des députés, Alphonse de Lamartine favorise les débuts d’Émile Ollivier dans la carrière préfectorale. Détecteur de talents, il prophétise l’ascension politique du jeune député, avec qui se crée une forte relation d’amitié. En 1867, les soucis matériels de Lamartine conduisent Ollivier à porter devant les députés un projet de loi instituant une récompense nationale en sa faveur ; et deux ans plus tard, Émile Ollivier est le seul des hommes politiques français à se rendre aux funérailles d’Alphonse de Lamartine, à l’occasion desquelles il écrira : « Il est l’incomparable parce qu’il est le seul qui ne se soit jamais asservi aux petites querelles des partis ; parce qu’il est le seul qui ait pratiqué la politique de la générosité et de la grandeur d’âme, parce qu’il est le seul qui n’ait jamais prononcé contre personne une parole de colère ; parce qu’il est le seul qui ait traversé sans haine ce monde de la haine ! N’est-il pas dès lors naturel qu’il ait été si souvent méconnu par des hommes auxquels il ressemblait si peu ? » En 1870, alors qu’il siège au gouvernement, Émile Ollivier est élu à l’Académie française au siège de Lamartine.

Premier président de la République et dernier souverain français, Napoléon III fut aussi le seul monarque de son temps à professer des idées sociales et à tenter de les mettre en pratique. Ainsi s’expliquent notamment les créations de sociétés de secours mutuels, le droit de coalition et le droit de grève accordés sous le Second Empire (loi dont Émile Ollivier sera le rapporteur en 1864). Lutter contre les misères et les injustices, permettre l’exercice des libertés fondamentales sans renoncer à l’usage de la force légitime : telle est la mission que Napoléon III entend mener et à laquelle il associera Émile Ollivier, dont il dira : « C’est le seul homme politique que j’ai rencontré qui ait foi en moi et qui n’eût aucune arrière-pensée ».

De son côté, Émile Ollivier ne reniera jamais Napoléon III. « Dans sa tentative libérale, qui eût réussi sans cette malheureuse guerre, affirmait-il, et dont je me glorifierai toujours, il m'a secondé paternellement, m'instruisant lui-même des intrigues qu'on tramait contre moi auprès de lui. Nos relations n'étaient pas officielles, elles étaient intimes… »

 

Une anticipation

Venu à la vie publique sous la seconde République et renvoyé à la vie privée par la troisième République, Émile Ollivier passa les quarante dernières années de sa vie à réfléchir sur les institutions idéales pour un pays recru de bouleversements politiques tel que la France. Convaincu que les révolutions contribuent à la régression démocratique et économique, attaché au suffrage universel, incarnation de l’Empire libéral, Émile Ollivier fera le deuil du bonapartisme sans jamais se rallier par opportunisme aux républicains doctrinaires ; le primat des libertés politiques souffrant leur expression sous une dynastie régnante, quelle qu’elle soit, ou dans le cadre d’une république césarienne, le pouvoir exécutif étant désigné au suffrage universel :

« La vérité est peut-être là : un pouvoir électif à long terme […] pouvant être continué. Ce serait peut-être le moyen le plus sûr d'éviter les révolutions puisque ce n'est guère qu'au bout de dix ans que le péril commence pour un pouvoir quelconque […] Je doute qu'on sauve le principe d'hérédité appliqué au pouvoir suprême, c'est peut-être le mot de l'énigme posée par nos révolutions. Un gouvernement fort, mais contrôlé, tout le monde est d'accord sur ces desideratas […]. Le système des assemblées, indispensables en principe, est très défectueux […] jusqu'à présent on est allé d'un excès à l'autre : de l'hérédité à une courte présidence. La solution sera peut-être dans une longue présidence… »

Dans un essai intitulé Principes et conduites, Émile Ollivier anticipait Charles de Gaulle : « Toutes les fois que le chef de l'État n'est pas désigné par l'hérédité et le maire par le chef de l'État, l'un et l'autre doivent être élus directement au suffrage universel. À cette condition ils ont de la force, de la dignité, de l'indépendance, du prestige ».